Histoire du Fort de Chillon et de ses compagnies 1942-1995
Cap Christian Welter
Dernier commandant de la
cp ouv 55 et du fort de Chillon
La menace SUD
Dans les années 1930 la menace SUD était une réalité pour la Suisse. Nous savons aujourd’hui que lors de leur rencontre au Brenner, Hitler et Mussolini s’étaient partagé la Suisse. Dans sa première version de 1935 le plan Tannenbaum de l’OKW prévoyait une attaque allemande avec 15 divisions, les Italiens en prévoyaient 30. Sur l’axe de pénétration du Grand St Bernard, la distance entre la frontière sur le col et le débouché sur le plateau à la sortie de Vevey est de 94 km et de 20 km depuis St Gingolph.
La Suisse a fortement fortifié la défense de cet axe. Dans sa version finale le dispositif comprenait, outre les troupes du secteur et les ouvrages minés, trois ouvrages de forteresse : Champex, Comeire et Follatères. Entre Martigny et St Maurice deux compagnies ouvrage barraient chacune la vallée du Rhône. Puis venaient le verrou de St Maurice et le défié de Chillon.
La conception de la position de barrage de Chillon
La topographie du défilé de Chillon est très favorable à la défense. Entre la rive du lac et le flanc de la montagne une bande de terrain de 40 mètres de large laisse le passage à une voie ferrée double et à la route cantonale. À part un chemin forestier traversant la superstructure du fort et la route 3ème classe de Sonchaux, située beaucoup plus haut, le flanc de montagne est infranchissable aux véhicules et très difficile pour une progression de l’infanterie.
Le développement de la position de barrage à Chillon a connu plusieurs phases. En 1940 a été construit dans les jardins du château un ouvrage fortifié de campagne, front Villeneuve et doté de deux canons d’infanterie de 7.5 cm et d’une mitrailleuse. Cet ouvrage sera démonté en 1945.
Le fort de Chillon, dans sa première version, a été construit en 1941-1942 et remis à la troupe à ce moment-là . La position de barrage a été conçue de manière symétrique, pouvant être engagée en direction de Montreux contre un ennemi venant du plateau et en direction de Villeneuve, contre un ennemi venant d’Italie ou de Savoie et voulant pénétrer sur le plateau. Les mesures de renforcement du terrain se sont concentrées en 1942 sur l’axe chemin de fer et route cantonale. Plus tard s’est ajouté le viaduc autoroutier.
Les éléments principaux de la position de barrage ont été les ouvrages minés, deux au départ et quatre après la construction du viaduc autoroutier : en direction de Montreux l’ouvrage miné chemin de fer-route cantonale de Veytaux gare, la barricade antichar et l’ouvrage miné autoroute et, en direction de Villeneuve, également un ouvrage miné chemin de fer-route cantonale, la barricade antichar et l’o mi de l’autoroute. Chaque partie d’ouvrage miné route comme celle chemin de fer était sous les feux d’une casemate équipée d’un canon antichar 9 cm et d’une mitrailleuse. Toutes les autres armes du fort servaient à sa défense extérieure. Les embrasures des quatre casemates principales étaient soit inaccessibles à l’infanterie soit sous le feu d’une mitrailleuse ou d’un soldat avec son fusil d’assaut, protégé dans un fortin ou dans un solitaire.
En 1960 le concept intérieur du fort a été modifié. Les casemates elles sont restées inchangées.
De 1942 à 1977 la mission de la compagnie à Chillon a été double: une mission de type infanterie consistant à barrer et tenir le défié de Chillon et une mission de type artillerie, fournissant du feu artillerie sur le lac et sur la rive opposée. De 1978 à 1995 est restée la mission de barrer et de tenir.
Une conception type Maginot
Le fort a été construit selon les concepts en vigueur à l’époque. L’équipage combattait depuis des casemates ou des fortins, protégé par le béton armé. La superstructure était protégée par un réseau triangulaire de fil de fer barbelés. À son sommet était le fortin de Champ Babau, qui abritait également la demi-section lances mines. Sept autres fortins prenaient en enfilade chaque segment du réseau de fils barbelés. Comme dans la ligne Maginot, les forts se couvraient les uns les autres afin de permettre « l’épouillage ». Les forts de Savatan et de Dailly couvraient la superstructure du fort de Champillon. Champillon couvrait, en limite de portée, la superstructure du fort de Chillon. Les deux canons art de 7.5 cm de Chillon couvraient de leur feu, sur la rive opposée du lac, la position de barrage du Fenalet, à la sortie de St-Gingolph en direction du Bouveret.
Les canons art de 7.5 cm étaient des canons de campagne, dont on avait modifié les affuts, afin qu’ils puissent être engagé comme armes de forteresse. Ils resteront en service jusqu’en 1978. Le fort disposait de son propre PCT.
Le fort disposait d’une centrale téléphonique importante. Elle était reliée par fils à toutes les parties importantes du fort, à toutes les casemates et emplacements de combat, à tous les fortins, aux nombreux FAK (Feldanschlusskasten) de la superstructure et dans le terrain environnant, ainsi qu’aux autres ouvrages du secteur Chablais.
Le fort a été conçu afin de disposer d’une autonomie « suffisante ». Raccordé aux réseaux locaux d’eau et d’électricité, il disposait en plus d’importants réservoirs d’eau de de diesel. Il était aussi possible de s’approvisionner en eau du lac. Dans la salle des machines deux moteurs marin diesel fournissaient au besoin l’électricité nécessaire. Le fort aurait donc pu vivre en autarcie. Des ventilateurs et de grands filtres N et CO permettaient de filtrer les gaz de combat et le CO. En créant une surpression il était possible de faire du casernement une zone protégée. Mais la très faible capacité de passage du sas n’aurait pas permis, en cas de combats, de la maintenir en fonction.
La salle des machines alimentait aussi en air frais les positions d’armes, qui en tirant, auraient dégagé d’importantes quantités de CO toxique. Tous les servants des armes auraient porté pendant les tirs leur masque de protection et se seraient raccordés, au moyen de longs tuyaux, au réseau d’air frais.
Le casernement était complètement équipé. Le fort avait une infirmerie avec une véritable salle d’opération. Lors de l’introduction du nouveau concept du service sanitaire à la troupe, se basant sur l’infrastructure hospitalière civile, la salle d’opération a été désaffectée. Mais la compagne a gardé son officier médecin.
Effectifs et armement
Dans sa dernière période, comme compagnie ouvrage 55 (cp ouv 55), l’effectif à Chillon était de 252 hommes :
9 officiers, dont un officier médecin
23 sous-officiers supérieurs et sous-officiers et
220 soldats, y compris les mineurs des ouvrages minés
L’effectif total de la cp ouv 55 était plus important, car, à l’instruction, lui étaient également subordonnés les fortins des groupes d’ouvrages de Vouvry et de la Grande Eau.
L’armement du fort de Chillon, comme le reste de son équipement, a été modernisé tout au long de son engagement. Dans sa phase finale l’armement du fort se composait de
4 ouvrages minés
4 canons antichars 9cm 50/57 sur affut de forteresse
13 mitrailleuses 7.5 mm 51/60 sur affut de forteresse
2 lance-mines 8.1 cm mobiles 33
6 tubes roquette 8.3 cm 80
6 fusils d’assaut à lunettes
les armes personnelles de la garnison
La première dotation en munition des mitrailleuses se trouvait dans des coffrets métalliques aux emplacements de combat, prête à être mise en bandes. Les obus des canons antichars et le reste de la munition étaient stockés dans le magasin à munitions.
Les compagnies Ă Chillon 1942-1977
À la mise en service du fort en 1942 la compagnie à Chillon était la compagnie artillerie de forteresse 9 (cp art fort 9). En 1944 a été formé le groupe artillerie de forteresse 4 (gr fort 4) et la compagnie à Chillon est devenue la cp fort II/4. La cp fort I/4 et l’état-major du gr fort 4 se trouvaient dans l’ouvrage de Champillon. En 1978, à la réorganisation des troupes de forteresse, les canons art 7.5 cm ont été retirés du fort. La compagnie à Chillon est devenue la cp ouv 55/Wk Kp 55 (compagnie ouvrage 55/Werk Kompagnie 55), une unité d’infanterie de forteresse.
La dernière phase 1978-1995 : cp ouv 55/Wk Kp 55
En 1978, sur la superstructure, la forêt avait repris ses droits et le réseau de barbelés avait pratiquement complètement disparu. Une remise en état lors d’une mobilisation de guerre étant peu réaliste, les derniers vestiges seront éliminés en 1980-1982. Le blindage des blindés et la portée et la précision de leurs canons ayant fait des progrès énormes, la protection offerte par les casemates et l’efficacité des canons antichars du fort avaient fortement diminué, même sur des distances d’engagement courtes. L’engagement de type Maginot du fort avait vécu.
Dans l’analyse de la mission, les terrains clefs restaient les ouvrages minés et leurs systèmes de mise à feu, ainsi que les embrasures et les accès du fort. L’engagement de la cp ouv 55 est devenu celui d’une compagne d’infanterie combattant dans un terrain très difficile, coupé, escarpé et en forêt. Les armes d’ouvrage ayant de plus en plus un rôle subsidiaire, les sections combattaient dans le terrain. Lors de chaque cours de complément un exercice d’infiltration à double action a permis de tester les divers secteurs de défense du fort. « L’ennemi » était toujours composé des meilleurs éléments de la compagne et la motivation des attaquants comme celle des défenseurs était élevée. Même avec leur parfaite connaissance du terrain, les assaillants n’arriveront jamais à atteindre leurs objectifs.
L’analyse succincte ci-dessus des possibilités ennemies n’a pas traité les attaques aériennes venant du lac, les héliportages dans le voisinage du fort, les missiles intelligents ou l’engagement de gaz de combat. Elle n’a pas non plus traité des possibilités de renforcer, par des moyens supplémentaires, le dispositif en cas de combats.
Un musée moderne
Les compagnies de Chillon et le fort sont entrés dans l’histoire. Il est heureux que depuis 2020 musée moderne, interactif et tout public assure la pérennité de ce passé et qu’il permette aux visiteurs actuels, en se divertissant, de voir ce qu’a été l’effort de défense des Suisses pendant des décennies pleines de dangers.
Présentation du capitaine Chritian Welter
Christian Welter est né en 1946 en Pologne, fils d’une Suissesse et d’un officier de carrière polonais, ayant combattu en septembre 1939 en Pologne et juin 1940 en France et décoré de la Croix Virtuti Militari et de la Croix des Braves. En 1955 la famille est retournée en Suisse. Naturalisé Suisse, Christian Welter est devenu ingénieur EPF et officier au bat expl 10. De 1980 jusqu’à sa dissolution fin 1995, à la suite de la réforme de l’armée 95, Christian Welter a commandé la cp ouv 55. Il est marié et père de trois enfants adultes.
