Ulrich Wille. Un général contesté et admiré

Auteur : Rudolf Jaun est professeur émérite d’histoire à l’université de Zurich et au sein de la chaire d’histoire militaire de l’Académie militaire à l’EPF de Zurich.

La mobilisation générale ayant été décrétée pour le 1er août 1914 et l’armée suisse ayant besoin d’un commandant en chef, l’Assemblée fédérale doit procéder à l’élection du général. La majorité est favorable au colonel commandant de corps Theophil Sprecher von Bernegg, chef de l’État-major général, aristocrate grison, ascète introverti mais doué d’une puissante capacité de travail.

Ulrich Wille. Un général contesté et admiré

Ainsi se font face un instructeur rigoureux à la plume redoutée, et un officier d’état-major général méticuleux. Le Conseil fédéral veut absolument faire élire Wille, qu’il juge capable peut-être de rendre en quelques mois les milices en état de ne pas faillir « devant l’ennemi », et parce qu’il est un militaire dans l’âme et a de bonnes relations avec le kaiser Guillaume II et le chef de l’état-major général allemand von Moltke. Wille le sait et il veut devenir général. Le 3 août dans l’après-midi, alors qu’au sein des fractions parlementaires, les opinions sont déjà faites, et que l’on a demandé à Sprecher de se tenir prêt pour la prestation de serment, Wille respire un bon coup et, accompagné de son adjudant, se rend auprès de Sprecher au Kirchenfeld à Berne pour lui demander un entretien. Il le presse de lui laisser la place, conformément à la volonté du Conseil fédéral, tandis que lui, Sprecher, deviendrait le chef de l’état-major général, tâche pour laquelle il présente de meilleures qualifications. Sprecher, élégamment, accepte. Il s’agit alors, pour le conseiller fédéral radical Arthur Hoffmann, lui-même colonel et chaud partisan de Wille, de rallier la fraction de son parti. Debout sur la table, il tient une harangue incendiaire et obtient le revirement des radicaux : pour Wille, la voie est libre. L’Assemblée fédérale l’élit commandant en chef d’une armée qui connaît alors sa première mobilisation totale.

Ulrich Wille. Un général contesté et admiré

Formation et carrière

 

Né en 1848 à Hambourg, Ulrich Wille arrive en 1851 avec ses parents à Feldmeilen, au bord du lac de Zurich. Son père, libéral déçu de l’échec de la révolution de 1848, y achète le domaine de Mariafeld. La mère, Eliza Sloman, fille d’un armateur, apporte un peu d’argent et beaucoup de culture dans le ménage. Elle est écrivain. Le père est écrivain et journaliste. Après quelques années d’école primaire, les parents se chargent eux-mêmes de l’enseignement de leur enfant, qui fera partie du corps des cadets de Zurich. À 17 ans, ayant passé l’examen d’admission, il commence des études de droit à l’Université de Zurich. Contraint de partir après un duel à la rapière, le bretteur poursuit ses études à Halle, Leipzig, puis à nouveau à Zurich. À 21 ans, il obtient un doctorat à Heidelberg. Après son école de recrues dans l’artillerie, il sert comme lieutenant au temps de la guerre franco-prussienne. En 1871, il décide d’embrasser la carrière d’officier instructeur dans l’armée suisse. Il est alors envoyé auprès du 1er régiment d’artillerie de la garde de Prusse et à l’École d’artillerie et d’ingénieurs de Berlin. Il se forme l’année suivante à l’École fédérale d’instructeurs, avant de commencer son activité sur la place d’armes de Thoune. Il ne sera jamais admis au sein de l’état-major général, bien que son nom ait été proposé. Cette même année 1872, il a épousé Konstanze Maria Clara von Bismarck, fille d’un général wurtembergeois. Trois caractéristiques font que Wille détonne dans les rangs des instructeurs militaires suisses. Premièrement, il est docteur en droit. Deuxièmement, son environnement familial et ses études ont fait naître chez lui de fortes affinités avec l’univers intellectuel allemand. Et troisièmement, son mariage a encore renforcé ses liens avec la culture et le mode de vie allemands. Chez les Wille, d’ailleurs, on parle le « bon » allemand et non le dialecte.

Comme instructeur également, Wille cherche d’emblée à se distinguer : il propose continuellement des améliorations et développe un style personnel d’enseignement qui intègre les officiers et les sous-officiers des batteries ou des compagnies. Jusqu’alors, les officiers et les sous-officiers recevaient leurs troupes déjà instruites et prenaient leurs fonctions de commandement dans un cadre encore très formaliste. De plus en plus, Wille utilise le canal de la presse pour faire connaître son opinion. Ce besoin de réformer la socialisation et l’instruction militaires atteint son point culminant lorsqu’il rachète une revue, la Zeitschrift für Artillerie und Genie, et s’assure ainsi une audience. Qu’un cours de répétition ait été conduit avec négligence, immanquablement il fait l’objet d’un commentaire de Wille.

 

Chef de la cavalerie suisse : de la vénération à l’éviction

 

Wille obtient de si bons résultats qu’en 1882, le Conseil fédéral le nomme instructeur en chef, puis en 1892 chef d’arme de la cavalerie. En peu d’années, il parvient à faire de la cavalerie de milice une troupe d’élite de l’armée suisse. Parmi la bourgeoisie cultivée et les classes dirigeantes de l’économie, nombreux sont les jeunes gens qui aspirent à devenir officiers de cavalerie et à se parer du prestige de et de l’autorité dont jouit cette arme, de même que le milieu des paysans aisés fournit beaucoup de sous-officiers et de dragons qui accomplissent leur service avec leur propre cheval. Entouré d’une renommée dont l’accroissement est spectaculaire, Wille se met à rédiger des traités sur l’autorité dans l’armée et sur l’instruction des officiers et des troupes. Le statut qu’il revendique est celui d’un simple expert militaire, et dans ses libelles, il prend pour cibles les officiers de milice dont la carrière souvent n’est motivée que par des raisons sociales et politiques : le qualificatif de « colonels politiques » résume son mépris. En tant que chef d’arme également, il se prévaut de ses compétences, allant jusqu’à provoquer lui-même son licenciement en 1896, à la suite de la promotion – non justifiée à son sens – d’un instructeur de cavalerie, Traugott Markwalder. C’est qu’en répétant avec insistance que seul le dressage par le drill formel permet d’inculquer le sens de la discipline aux soldats-citoyens et que seule une accentuation de la distance et de la différence d’état peut donner aux officiers-citoyens de l’autorité sur les soldats de milice, il s’est fait entre-temps des ennemis qui commencent à former une « voie nationale » opposée à l’orientation strictement militaire de sa « voie nouvelle ».

Voilà donc Wille sans emploi. S’installant alors dans le domaine paternel de Mariafeld, il y fait ce qu’il a toujours su bien faire : écrire. Il publie des articles dans divers périodiques et se porte candidat aux élections à l’Exécutif de la Ville de Zurich et au Conseil national. Sans succès. C’est toujours la chose militaire qui lui tient le plus à cœur et il rédige un projet de « constitution militaire de la Confédération suisse », publié en 1899.

Ulrich Wille. Un général contesté et admiré

Le relancement du Colonel Wille

Parmi les officiers de cavalerie, Wille dispose de solides appuis. Aussi les partisans les plus convaincus de sa vision d’une armée de citoyens disciplinée et commandée de manière autoritaire se regroupent-ils pour obtenir la réintégration de Wille dans les hautes sphères de l’armée suisse.

De ce noyau dur font notamment partie le lieutenant-colonel Fritz Gertsch, officier instructeur, Ferdinand Affolter, professeur de sciences militaires à l’École polytechnique fédérale de Zurich, et le lieutenant-colonel d’état-major général Emil Richard, secrétaire général de la Chambre zurichoise de commerce. Dans une série d’articles publiés par la Zürcher Post et qui resteront connus sous le nom d’articles « de l’hydre », Richard lance des attaques contre les têtes pensantes de la « voie nationale » – l’hydre contre laquelle Wille est en guerre – en montant en épingle des irrégularités qui pour être mineures n’en contraignent pas moins la plupart des personnes concernées à donner leur démission. En 1901 déjà, Wille est réactivé avec la fonction de colonel-divisionnaire de milice. Il devient en 1903 chargé de cours de sciences militaires à l’École polytechnique fédérale de Zurich – où depuis 1878 cette discipline constitue un département spécifique – puis en 1907 professeur. En 1904, un accident de cheval du titulaire lui permet de lui succéder à la tête du 3e corps d’armée et du même coup au rang de colonel-commandant de corps. Depuis 1901, Wille est aussi rédacteur en chef de l’Allgemeine Schweizerische Militär-Zeitung (ASMZ). Il lui aura fallu ainsi moins de cinq ans pour parvenir, grâce à ses puissants appuis, à occuper toutes les positions essentielles pour la suprématie d’interprétation en matière militaire. La « voie nouvelle » tracée par Wille s’impose définitivement en 1907 après l’acceptation par les citoyens du projet de nouvelle loi sur l’organisation militaire, contre lequel la gauche a obtenu le referendum. Wille fixe en 1908 les objectifs de l’instruction militaire et consolide ainsi la légitimation de sa conception de l’instruction et de la conduite du combat. En tant que commandant du 3e corps d’armée, il veille à l’application systématique du dressage par le drill et au raffermissent rigoureux de l’autorité des officiers. En 1912, lorsque l’empereur Guillaume II effectue en Suisse une visite motivée par des raisons militaires (le plan Schlieffen), Wille dirige les « manœuvres impériales » et renforce ses liens avec l’état-major général allemand et la famille impériale.

 

Wille, ce lutteur dans l’âme, est élu le 3 août 1914 commandant en chef de l’armée suisse, avec le grade de général.

 

 

Rudolf Jaun : Wille. Un général contesté et admiré, Gollion 2024 (infolio éditions)

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